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Interview de LL.AA.RR. le Grand-Duc et la Grande-Duchesse : Point de vue – Les grands rendez-vous
09-04-2005


C'est une première. Ils ont accepté de recevoir Point de Vue pour un entretien informel à l'occasion des 50 ans du Grand-Duc Henri. Et de ses cinq ans de règne.

A peine 35 minutes d'avion en provenance de Paris et on aperçoit par le hublot le palais érigé en haut des fortifications qui dominent la ville de Luxembourg. De l'aéroport, dix minutes de voiture et déjà les grilles grand-ducales. La Mercedes conduite par une soldate aux formes rebondies et toute de kaki vêtue pénètre en douceur sous la voûte. Sur le perron, un valet bienveillant m'accueille et me dirige vers un vaste salon. Lentement, il referme la porte derrière lui. Silence ouaté et faste retenu. Des fauteuils imposants, une table vitrine où est exposée une collection d'armes anciennes, un vaste canapé dans des camaïeux d'automne… Le temps de me faire expliquer par le Maréchal de la Cour combien la présidence de l'Europe tenue depuis le mois de janvier par le Luxembourg est une étape importante pour le Grand-Duché et combien la question de l'intégration des communautés étrangères est un sujet qui tient au cœur du Grand-Duc et l'heure pile est venue d'emprunter l'ascenseur vers les appartements privés des souverains. Un valet encore mais pas d'annonce pompeuse. Déjà s'avance la Grande-Duchesse dans un tailleur rose églantine. Elle a le sourire et la poignée de main chaleureux de ses origines cubaines. Elle en a aussi la fraîcheur de teint, le charme naturel. Et cette pointe d'accent chantant qui met un peu de soleil dans ce pays du nord. “Vous voulez boire quelque chose ? Entre le Grand-Duc par la porte de son bureau, autrefois celui de son père. L'homme a belle allure. Altier, le teint hâlé, la taille mince, en costume bleu royal et chemise ciel. À un détail, royal, près : ses souliers noirs, fins comme des gants, qui semblent laqués tant ils brillent. Ils s'asseyent côte à côte sur un divan généreux et se prêtent au jeu des questions en échangeant des regards complices. C'est en Suisse qu'ils se sont rencontrés, en 1975 alors que l'un et l'autre étudiaient les sciences politiques. "Et, comme beaucoup d'étudiants, une fois passés nos examens nous nous sommes mariés" précise le Grand-Duc.

Un de vos professeurs a raconté qu'à l'université vous vous protégiez derrière un pseudo?

En effet j'avais pris le nom de Clervaux, un patronyme emprunté à une abbaye dans le nord du Luxembourg. Nous l'utilisions dans la famille, mais ceci appartient au passé. À l'époque, être anonyme parmi des étudiants était plus facile pour moi, même si je me suis senti très vite complètement assimilé.

Et vous Madame, quand avez-vous découvert qui Il était réellement ?

Dès le début je l'ai su car nous avons été présentés par les meilleurs amis de mes parents, des espagnols qui étaient aussi de grands amis des ceux de mon mari. Nous formions un groupe avec les fils de ce couple et ma sœur. D'emblée je m'étais dit qu'être attirée par lui était la dernière chose à faire ! Et puis je l'ai vu et c'était raté ! Je suis tombée tout de suite amoureuse.

Monseigneur, à quel âge avez vous pris conscience de cette différence inhérente à votre statut ?

Très tôt, lors des sorties, on se demande pourquoi les gens vous regardent, vous prennent en photo, vous saluent… et puis on s'habitue. J'ai appris et cela a fait rapidement partie de ma vie. Avoir une place particulière implique aussi des devoirs.

Et pour vous, Madame, qui n'avez pas été élevée en prévision d'une telle charge ?

Comme pour beaucoup des jeunes princesses actuelles, je suis passée d'une vie "normale" à une vie officielle, je suis entrée dans l'œil du public. Personnellement je l'ai vécu d'une manière très naturelle, sans choc majeur. D'autant que j'avais moi-même reçu une éducation stricte dans un cocon familial complètement latin où les filles sont très protégées. Cela m'a beaucoup servi après mon mariage ! Mais j'ai surtout eu la grande chance d'être accueillie avec beaucoup d'affection par les Luxembourgeois qui sont, par ailleurs, extrêmement discrets et respectueux de notre vie privée. Ici, au dehors de mes devoirs officiels, je peux prendre ma voiture, sortir, faire du shoping avec les enfants… Nous allons au cinéma, au restaurant. C'est un privilège extraordinaire.

Monseigneur, vous avez aussi été à l'école militaire de Sandhurst, en Angleterre, où le prince Harry va d'ailleurs prochainement faire ses classes. Une rude expérience, non ?

Très dure ! L'enseignement, physiquement très exigeant, vous forge le caractère et la personnalité. On mesure la résistance de son corps à l'effort et on découvre combien on peut repousser loin ses limites. Vivre une semaine en campagne, dans le froid, la neige, sans se laver, à crapahuter, est une expérience inoubliable. On a mal, on pleure, on rit… Mes deux fils aînés y sont allés à leur tour pendant un an.

Madame, vous avez souffert quand ils sont partis ?

Evidement mais je crois que cela a été beaucoup plus dur pour mon mari. Ce jour là, je me souviens, tu étais très pale et tu avais le cœur serré…

Car je savais ce qui les attendait ! Et le poids de tradition est tel en Angleterre que cela n'a pas pu beaucoup changer en 25 ans !

Alors pourquoi leur avoir imposé l'épreuve ?

Un jour mon fils aîné devra être chef de l'armée luxembourgeoise, donc faire son service militaire était obligatoire. A Sandhurst, on reçoit une formation de commandement remarquable. D'ailleurs, au delà de l'enseignement militaire, ils ont ajouté des cours de communication très intéressants pour savoir parler avec l'armée ou s'adresser à un public.

Communiquer avec son peuple, cela s'apprend ?

Il est essentiel de savoir maîtriser son angoisse, ses peurs et de faire front…

Enfant, on vous a appris à ravaler vos larmes et à vous tenir mieux que tout le monde en vous rappelant votre destin?

J'ai été éduqué à ne pas montrer mes sentiments et, sincèrement, je pense que ce n'est pas très bon. Je préfère des enfants qui s'expriment, qui se fâchent, qui pleurent…

Nous n'avons pas élevé les nôtres dans la retenue de leurs émotions, ajoute la Grande-Duchesse.

Vos origines cubaines ont peut-être un peu joué...

Il n'y a aucun doute. Ma femme m'a beaucoup donné. Tu m'as changé complètement, dit il en se tournant vers elle.

Et réciproquement, mon mari m'a aussi appris à me calmer ! dit elle en riant.

Aussi le 7 octobre 2000, à l'instant de prêter serment, vous avez semblé particulièrement ému.

C'est vrai, je l'étais à ce moment spécialement important de ma vie. Le défi était grand : assurer la succession après une Grande-Duchesse emblématique, ma Grand-Mère Charlotte, et un Grand-Duc particulièrement aimé, mon Père. Tous deux, ne l'oublions pas, ayant bénéficié d'une légitimité historique particulière de par leur comportement exemplaire pendant la deuxième guerre mondiale.

Cinquante ans depuis quelques jours, bientôt cinq ans de règne, une belle famille. Etes-vous un homme heureux ?

Je vis la cinquantaine comme un âge privilégié parce que l'expérience acquise me permet d'avancer avec une plus grande assurance, dans la sérénité mais aussi l'enthousiasme. Après cinq années de règne, je suis heureux d'être à la tête d'un Pays dont la qualité de vie est exceptionnelle, qui est solidement ancré dans l'Union Européenne et dans l'Alliance Atlantique et qui a su se faire une place dans le concert des nations. Quant à l'époux et au père d'une famille superbe, je vous laisse deviner la joie de vivre que me communiquent au quotidien mon épouse et nos cinq enfants !

Dont le dernier, Sébastien, est né en 1992 le jour de votre anniversaire. Un beau cadeau. Madame, vous avez fait très fort…

J'y suis pour quelque chose aussi !

Oui pour beaucoup certes mais pas pour la date quand même…

Je me souviens, nous fêtions ton anniversaire lors d'un déjeuner et nous sommes partis à la clinique sans même avoir le temps de prendre le dessert…

Vous pensiez avoir autant d'enfants quand vous étiez une petite fille ?

Déjà, je voulais une famille nombreuse. A la maison, nous étions quatre frères et sœurs. Avec mon mari, quand nous sortions ensemble depuis quelques temps déjà et que nous avons commencé à envisager la possibilité de faire notre vie ensemble, nous nous disions que nous aimerions avoir cinq enfants.

Vous avez fait un vrai mariage d'amour et vous avez ouvert la voie à la génération des Felipe d'Espagne, Frederick de Danemark ou Wilhelm Alexander des Pays-Bas qui ont à leur tour épousé des roturières. Quel conseils donnez-vous à votre fils sur ce sujet ?

En toute objectivité ce sont les Rois de Norvège et de Suède qui ont innové en ce domaine. Dans notre société, le choix est beaucoup plus vaste qu'auparavant et le mariage de raison n'est certainement plus de mise. Sans vouloir donner de conseil à mon fils Guillaume, je ne peux que lui souhaiter de trouver une femme aussi exceptionnelle que mon épouse et de vivre le même bonheur que nous avons la chance de connaître depuis bientôt 25 ans.

Imposer votre choix à vos parents a été difficile ?

Pas du tout. Ma femme a été tout de suite acceptée, la presse a prétendu que ma grand-mère n'était pas d'accord mais c'est faux.

Elle m'a toujours accueillie. C'était une femme ouverte.

Vous imaginez vous remplissant votre tâche sans l'aide de votre femme ?

Sûrement pas ! Quiconque connaît l'activité de la Grande-Duchesse est en mesure d'apprécier la place essentielle qu'elle occupe à mes côtés. Elle est d'abord la source d'un bonheur qui ne s'est jamais démenti. Son intelligence, son savoir-faire, sa disponibilité et ses conseils me sont d'un grand secours. Avec les enfants qu'elle m'a donné, elle me permet de me réaliser pleinement. Sans elle je ne serais pas le même homme. Pour mes concitoyens, elle apparaît comme une femme de cœur engagée en particulier au service de ceux qui souffrent comme tous ceux que nos sociétés modernes ont tendance à marginaliser.

Je crois savoir que vous aller aider Valérie Wertheimer, la fondatrice d'Action Innocence, une association qui lutte contre la pédophilie sur Internet, à ouvrir une antenne au Luxembourg .

En effet, je vais m'engager, avec l'aide de mon mari, pour essayer de sensibiliser notre gouvernement à cette question cruciale.

Au Luxembourg, je m'occupe essentiellement de problèmes sociaux. Avec mon mari, nous avons crée une fondation qui s'occupe d'aide aux personnes en situation précaire. Un autre volet de notre fondation développe des activités à l'internationale. Cette partie là rejoint mon engagement en tant qu'ambassadeur de bonne volonté auprès de l'Unesco. Là, je m'investis beaucoup dans l'éducation des femmes, des filles avec et le microcrédit car les deux sont indissociables. L'éducation est le seul outil contre la pauvreté. Il faut donner les moyens aux gens de s'en sortir.

Vous élevez cinq enfants, vous avez des obligations officielles, vous voyagez beaucoup aux côtés de votre mari et pour vos actions humanitaires et vous avez aussi un rôle de maîtresse de maison …

Et vous vous occupez de tout ?

J'aime savoir que tout est bien. J'aime énormément m'occuper d'une maison. Mais lorsque nous avons un emploi du temps très chargé, il est parfois un peu difficile en ayant un pied dans un avion et le téléphone dans une main, de tout vérifier. Heureusement, j'ai la chance d'être très bien secondée.

Et vous, Monseigneur, à quoi ressemble vos journées ? Et que voulez-vous absolument accomplir au cours de votre règne ?

Comme tout chef d'Etat, mon quotidien est fait d'audiences, de lectures, de visites dans le pays comme à l'extérieur. Tous les jours, une partie non négligeable de mon temps est meublé de concertations avec mes collaborateurs au cours desquelles est défini entre autres l'agenda et donc mon programme de travail. Les défis qui se présentent à mon pays ne sont pas différents de ceux auxquels nos voisins et partenaires dans l'Union Européenne sont confrontés. Pour le Luxembourg, au-delà de la paix de la prospérité et de la justice sociale fondée sur le solidarité de tous, il s'agit de réussir l'intégration de ces innombrables concitoyens non luxembourgeois qui ont choisi le Gand-Duché comme terre d'élection. Si demain l'on devait me reconnaître une certaine part dans l'émergence de cette nouvelle communauté nationale, je serais un homme heureux.

L'heure est venue pour le Grand-Duc de repartir travailler dans son bureau. Celui de son père dont il a “juste changé l'orientation de la table" et accroché une toile d'un artiste luxembourgeois (Robert Brandy) contemporain. Elle aussi doit retourner à ses devoirs de souveraine. Ce soir, ils seront entourés de leurs enfants au château de Berg, leur résidence en dehors de la ville. “Nous essayons le plus souvent possible d'être seuls. On a vraiment besoin de se retrouver en famille?